POIL DE CAROTTE - Lecture en ligne - Partie 3

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POIL DE CAROTTE
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POIL DE CAROTTE - Lecture en ligne - Partie 3 Noté 4.0 / 5 par 7 votes de membres.
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Poil de Carotte :

Tu ne le connais pas, maman.

Madame Lepic :

Raison de plus. D’abord ménage ton esprit, s’il te plaît, et obéis.

Poil de Carotte :

Eh bien ! maman, nous causions avec mon papa qui me donnait des conseils d’ami, et par hasard, je ne sais quelle idée m’est venue, pour le remercier, de prendre l’engagement, comme ce Romain qu’on appelait Brutus, d’invoquer la vertu...

Madame Lepic :

Turlututu, tu barbotes. Je te prie de répéter, sans y changer un mot, et sur le même ton, ta phrase de tout à l’heure. Il me semble que je ne te demande pas le Pérou et que tu veux bien faire ça pour ta mère.

Grand frère Félix :

Veux-tu que je te répète, moi, maman ?

Madame Lepic :

Non, lui le premier, toi ensuite, et nous comparerons. Allez, Poil de Carotte, dépêchez.

Poil de Carotte :

Il balbutie, d’une voie pleurarde Ve-ertutu-u n’es qu’un-un nom.

Madame Lepic :

Je désespère. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de coups, plutôt que d’être agréable à sa mère.

Grand frère Félix :

Tiens, maman, voilà comme il a dit : Il roule les yeux et lance des regards de défi. Si je ne suis pas premier en composition française. Il gonfle ses joues et frappe du pied. Je m’écrierai comme Brutus : Il lève les bras au plafond. O Vertu ! Il les laisse tomber sur ses cuisses, tu n’es qu’un nom ! Voilà comme il a dit.

Madame Lepic :

Bravo, superbe ! Je te félicite, Poil de Carotte, et je déplore d’autant plus ton entêtement qu’une imitation ne vaut jamais l’original.

Grand frère Félix :

Mais, Poil de Carotte, est-ce bien Brutus qui a dit ça ? Ne serait-ce pas Caton ?

Poil de Carotte :

Je suis sûr de Brutus. « Puis il se jeta sur une épée que lui tendit un de ses amis et mourut. »

Sœur Ernestine :

Poil de Carotte a raison. Je me rappelle même que Brutus simulait la folie avec de l’or dans une canne.

Poil de Carotte :

Pardon, sœur, tu t’embrouilles. Tu confonds mon Brutus avec un autre.

Sœur Ernestine :

Je croyais. Pourtant je te garantis que mademoiselle Sophie nous dicte un cours d’histoire qui vaut bien celui de ton professeur au lycée.

Madame Lepic :

Peu importe. Ne vous disputez pas. L’essentiel est d’avoir un Brutus dans sa famille, et nous l’avons. Que grâce à Poil de Carotte, on nous envie ! Nous ne connaissons point notre honneur. Admirez le nouveau Brutus. Il parle latin comme un évêque et refuse de dire deux fois la messe pour les sourds. Tournez-le : vu de face, il montre les taches d’une veste qu’il étrenne aujourd’hui, et vu de dos son pantalon déchiré. Seigneur, où s’est-il encore fourré ? Non, mais regardez-moi la touche de Poil de Carotte Brutus ! Espèce de petite brute, va !

Lettres choisies

de Poil de Carotte à M. Lepic ET QUELQUES RÉPONSES de M. Lepic à Poil de Carotte

De Poil de Carotte à M. Lepic Institution Saint-Marc.

Mon cher papa,

Mes parties de pêche des vacances m’ont mis l’humeur en mouvement. De gros clous me sortent des cuisses. Je suis au lit. Je reste couché sur le dos et madame l’infirmière pose des cataplasmes. Tant que le clou n’a pas percé, il me fait mal. Après je n’y pense plus. Mais ils se multiplient comme des petits poulets. Pour un de guéri, trois reviennent. J’espère d’ailleurs que ce ne sera rien.

Ton fils affectionné.

Réponse de M. Lepic.

Mon cher Poil de Carotte,

Puisque tu prépares ta première communion et que tu vas au catéchisme, tu dois savoir que l’espèce humaine ne t’a pas attendu pour avoir des clous. Jésus-Christ en avait aux pieds et aux mains. Il ne se plaignait pas et pourtant les siens étaient vrais. Du courage !

Ton père qui t’aime.

De Poil de Carotte à M. Lepic.

Mon cher papa,

Je t’annonce avec plaisir qu’il vient de me pousser une dent. Bien que je n’aie pas l’âge, je crois que c’est une dent de sagesse précoce. J’ose espérer qu’elle ne sera point la seule et que je te satisferai toujours par ma bonne conduite et mon application.

Ton fils affectionné.

Réponse de M. Lepic.

Mon cher Poil de Carotte,

Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait à branler. Elle s’est décidée à tomber hier matin. De telle sorte que si tu possèdes une dent de plus, ton père en possède une de moins. C’est pourquoi il n’y a rien de changé et le nombre des dents de la famille reste le même,

Ton père qui t’aime.

De Poil de Carotte à M. Lepic.

Mon cher papa,

Imagine-toi que c’était hier la fête de M. Jâques, notre professeur de latin, et que, d’un commun accord, les élèves m’avaient élu pour lui présenter les vœux de toute la classe. Flatté de cet honneur, je prépare longuement le discours où j’intercale à propos quelques citations latines. Sans fausse modestie j’en suis satisfait. Je le recopie au propre sur une grande feuille de papier ministre, et, le jour venu, excité par mes camarades qui murmuraient : –  « Vas-y, vas-y donc ! » – je profite d’un moment où M. Jâques ne nous regarde pas et je m’avance vers sa chaire. Mais à peine ai-je déroulé ma feuille et articulé d’une voix forte :

VÉNÉRÉ MAITRE

que M. Jâques se lève furieux et s’écrie :

– Voulez-vous filer à votre place plus vite que ça !

Tu penses si je me sauve et cours m’asseoir, tandis que mes amis se cachent derrière leurs livres et que M. Jâques m’ordonne avec colère :

– Traduisez la version.

Mon cher papa, qu’en dis-tu ?

Réponse de M. Lepic

Mon cher Poil de Carotte,

Quand tu seras député tu en verras bien d’autres. Chacun son rôle. Si on a mis ton professeur dans une chaire, c’est apparemment pour qu’il prononce des discours et non pour qu’il écoute les tiens.

Poil de Carotte à M. Lepic

Mon cher papa,

Je viens de remettre ton lièvre à M. Legris, notre professeur d’histoire et de géographie. Certes, il me parut que ce cadeau lui faisait plaisir. Il te remercie vivement. Comme j’étais entré avec mon parapluie mouillé, il me l’ôta lui-même des mains pour le reporter au vestibule. Puis nous causâmes de choses et d’autres. Il me dit que je devais enlever, si je voulais, le premier prix d’histoire et de géographie à la fin de l’année. Mais croirais-tu que je restai sur mes jambes tout le temps que dura notre entretien, et que M. Legris, qui, à part cela, fut très aimable, je le répète, ne me désigna même pas un siège. Est-ce oubli ou impolitesse ? Je l’ignore et serais curieux, mon cher papa, de savoir ton avis.

Réponse de M. Lepic.

Mon cher Poil de Carotte,

Tu réclames toujours. Tu réclames parce que M. Jâques t’envoie t’asseoir, et tu réclames parce que M. Legris te laisse debout. Tu es peut-être encore trop jeune pour exiger des égards. Et si M. Legris ne t’a pas offert une chaise, excuse-le : c’est sans doute que, trompé par ta petite taille, il te croyait assis.

De Poil de Carotte à M. Lepic.

Mon cher papa,

J’apprends que tu dois aller à Paris. Je partage la joie que tu auras en visitant la capitale que je voudrais connaître et où je serai de cœur avec toi. Je conçois que mes travaux scolaires m’interdisent ce voyage, mais je profite de l’occasion pour te demander si tu ne pourrais pas m’acheter un ou deux livres. Je sais les miens par cœur. Choisis n’importe lesquels. Au fond, ils se valent. Toutefois je désire spécialement la Henriade, par François-Marie Arouet de Voltaire, et la Nouvelle Héloïse, par Jean-Jacques Rousseau. Si tu me les rapportes (les livres ne coûtent rien à Paris), je te le jure que le maître d’étude ne me les confisquera jamais.

Réponse de M. Lepic.

Mon cher Poil de Carotte,

Les écrivains dont tu me parles étaient des hommes comme toi et moi. Ce qu’ils ont fait, tu peux le faire. Écris des livres, tu les liras ensuite.

De M. Lepic à Poil de Carotte.

Mon cher Poil de Carotte,

Ta lettre de ce matin m’étonne fort. Je la relis vainement. Ce n’est plus ton style ordinaire et tu y parles de choses bizarres qui ne me semblent ni de ta compétence ni de la mienne.

D’habitude, tu nous racontes tes petites affaires, tu nous écris les places que tu obtiens, les qualités et les défauts que tu trouves à chaque professeur, les noms de tes nouveaux camarades, l’état de ton linge, si tu dors et si tu manges bien.

Voilà ce qui m’intéresse. Aujourd’hui, je ne comprends plus. À propos de quoi, s’il te plaît, cette sortie sur le printemps quand nous sommes en hiver ? Que veux-tu dire ? As-tu besoin d’un cache-nez ? Ta lettre n’est pas datée et on ne sait si tu l’adresses à moi ou au chien. La forme même de ton écriture me paraît modifiée, et la disposition des lignes, la quantité de majuscules me déconcertent. Bref, tu as l’air de te moquer de quelqu’un. Je suppose que c’est de toi, et je tiens à t’en faire non un crime, mais l’observation.

Réponse de Poil de Carotte.

Mon cher papa,

Un mot à la hâte pour t’expliquer ma dernière lettre. Tu ne t’es pas aperçu qu’elle était en vers.

Le Toiton

Ce petit toit où, tour à tour, ont vécu des poules, des lapins, des cochons, vide maintenant, appartient en toute propriété à Poil de Carotte pendant les vacances. Il y entre commodément, car le toiton n’a plus de porte. Quelques grêles orties en parent le seuil, et si Poil de Carotte les regarde à plat ventre, elles lui semblent une forêt. Une poussière fine recouvre le sol. Les pierres des murs luisent d’humidité. Poil de Carotte frôle le plafond de ses cheveux. Il est là chez lui et s’y divertit, dédaigneux des jouets encombrants, aux frais de son imagination.

Son principal amusement consiste à creuser quatre nids avec son derrière, un à chaque coin du toiton. Il ramène de sa main, comme d’une truelle, des bourrelets de poussière et se cale.

Le dos au mur lisse, les jambes pliées, les mains croisées sur ses genoux, gîté, il se trouve bien. Vraiment il ne peut pas tenir moins de place. Il oublie le monde, ne le craint plus. Seul un bon coup de tonnerre le troublerait.

L’eau de vaisselle qui coule non loin de là, par le trou de l’évier, tantôt a torrents, tantôt goutte à goutte, lui envoie des bouffées fraîches.

Brusquement, une alerte. Des appels approchent, des pas.

– Poil de Carotte ? Poil de Carotte ?

Une tête se baisse et Poil de Carotte réduit en boulette, se poussant dans la terre et le mur, le souffle mort, la bouche grande, le regard même immobilisé, sent que des yeux fouillent l’ombre.

– Poil de Carotte, est-tu là ?

Les tempes bosselées, il souffre. Il va crier d’angoisse.

– Il n’y est pas, le petit animal. Où diable est-il ?

On s’éloigne, et le corps de Poil de Carotte se dilate un peu, reprend de l’aise. Sa pensée parcourt encore de longues routes de silence.

Mais un vacarme emplit ses oreilles. Au plafond, un moucheron s’est pris dans une toile d’araignée, vibre et se débat. Et l’araignée glisse le long d’un fil. Son ventre a la blancheur d’une mie de pain. Elle reste un instant suspendue, inquiète, pelotonnée.

Poil de Carotte, sur la pointe des fesses, la guette, aspire au dénouement, et quand l’araignée tragique fonce, ferme l’étoile de ses pattes, étreint la proie à manger, il se dresse debout, passionné, comme s’il voulait sa part.

Rien de plus.

L’araignée remonte. Poil de Carotte se rassied, retourne en lui, en son âme de lièvre où il fait noir.

Bientôt, comme un filet d’eau alourdie par le sable, sa rêvasserie, faute de pente, s’arrête, forme flaque et croupit.

Le Chat

I

Poil de Carotte l’a entendu dire : rien ne vaut la viande de chat pour pêcher les écrevisses, ni les tripes d’un poulet, ni les déchets d’une boucherie.

Or il connaît un chat, méprisé parce qu’il est vieux, malade, et çà et là, pelé. Poil de Carotte l’invite à venir prendre une tasse de lait chez lui, dans son toiton. Ils seront seuls. Il se peut qu’un rat s’aventure hors du mur, mais Poil de Carotte ne promet que la tasse de lait. Il l’a posée dans un coin. Il y pousse le chat et dit :

– Régale-toi.

Il lui flatte l’échine, lui donne des noms tendres, observe ses vifs coups de langue, puis s’attendrit.

– Pauvre vieux, jouis de ton reste.

Le chat vide la tasse, nettoie le fond, essuie le bord, et il ne lèche plus que ses lèvres sucrées.

– As-tu fini, bien fini ? demande Poil de Carotte, qui le caresse toujours. Sans doute, tu boirais volontiers une autre tasse ; mais je n’ai pu voler que celle-là. D’ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard ! ...

À ces mots, il lui applique au front le canon de sa carabine et fait feu.

La détonation étourdit Poil de Carotte. Il croit que le toiton même a sauté, et quand le nuage se dissipe, il voit, à ses pieds, le chat qui le regarde d’un œil.

Une moitié de la tête est emportée, et le sang coule dans la tasse de lait.

– Il n’a pas l’air mort, dit Poil de Carotte. Mâtin, j’ai pourtant visé juste.

Il n’ose bouger, tant l’œil unique, d’un jaune éclat, l’inquiète.

Le chat, par le tremblement de son corps, indique qu’il vit, mais ne tente aucun effort pour se déplacer. Il semble saigner exprès dans la tasse, avec le soin que toutes les gouttes y tombent.

Poil de Carotte n’est pas un débutant. Il a tué des oiseaux sauvages, des animaux domestiques, un chien, pour son propre plaisir ou pour le compte d’autrui.

Il sait comment on procède, et que si la bête a la vie dure, il faut se dépêcher, s’exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps à corps. Sinon, des accès de fausse sensibilité nous surprennent. On devient lâche. On perd du temps ; on n’en finit jamais.

D’abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat par la queue et lui assène sur la nuque des coups de carabine si violents, que chacun d’eux paraît le dernier, le coup de grâce.

Les pattes folles, le chat moribond griffe l’air, se recroqueville en boule, ou se détend et ne crie pas.

– Qui donc m’affirmait que les chats pleurent, quand ils meurent ? dit Poil de Carotte.

Il s’impatiente. C’est trop long. Il jette sa carabine, cercle le chat de ses bras, et s’exaltant à la pénétration des griffes, les dents jointes, les veines orageuses, il l’étouffe.

Mais il s’étouffe aussi, chancelle, épuisé, et tombe par terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l’œil du chat.

II

Poil de Carotte est maintenant couché sur son lit de fer. Ses parents et les amis de ses parents, mandés en hâte, visitent, courbés sous le plafond bas du toiton, les lieux où s’accomplit le drame.

– Ah ! dit sa mère, j’ai dû centupler mes forces pour lui arracher le chat broyé sur son cœur. Je vous certifie qu’il ne me serre pas ainsi, moi.

Et tandis qu’elle explique les traces d’une férocité qui plus tard aux veillées de famille, apparaîtra légendaire, Poil de Carotte dort et rêve :

Il se promène le long d’un ruisseau, où les rayons d’une lune inévitable remuent, se croisent comme les aiguilles d’une tricoteuse.

Sur les pêchettes, les morceaux du chat flambaient à travers l’eau transparente.

Des brumes blanches glissent au ras du pré, cachent peut-être de légers fantômes.

Poil de Carotte, ses mains derrière son dos, leur prouve qu’ils n’ont rien à craindre.

Un bœuf approche, s’arrête et souffle, détale ensuite, répand jusqu’au ciel le bruit de ses quatre sabots et s’évanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n’agaçait pas autant, à lui seul, qu’une assemblée de vieilles femmes.

Poil de Carotte, comme s’il voulait le frapper pour le faire taire, lève doucement un bâton de pêchette et voici que du milieu des roseaux montent des écrevisses géantes.

Elles croissent encore et sortent de l’eau, droites, luisantes. Poil de Carotte, alourdi par l’angoisse, ne sait pas fuir.

Et les écrevisses l’entourent. Elles se haussent vers sa gorge. Elles crépitent. Déjà elles ouvrent leurs pinces toutes grandes.

Les Moutons

Poil de Carotte n’aperçoit d’abord que de vagues boules sautantes. Elles poussent des cris étourdissants et mêlés, comme des enfants qui jouent sous un préau d’école. L’une d'elles se jette dans ses jambes, et il en éprouve quelque malaise. Une autre bondit en pleine projection de lucarne. C’est un agneau. Poil de Carotte sourit d’avoir eu peur. Ses yeux s’habituent graduellement à l’obscurité, et les détails se précisent.

L’époque des naissances a commencé. Chaque matin, le fermier Pajol compte deux ou trois agneaux de plus. Il les trouve égarés parmi les mères, gauches, flageolant sur leurs pattes raides : quatre morceaux de bois d’une sculpture grossière.

Poil de Carotte n’ose pas encore les caresser. Plus hardis, ils suçotent déjà ses souliers, ou posent leurs pieds de devant sur lui, un brin de foin dans la bouche.

Les vieux, ceux d’une semaine, se détendent d’un violent effort de l’arrière-train et exécutent un zig-zag en l’air. Ceux d’un jour, maigres, tombent sur leur genoux anguleux, pour se relever pleins de vie. Un petit qui vient de naître se traîne, visqueux et non léché. Sa mère, gênée par sa bourse gonflée d’eau et ballottante, la repousse à coups de tête.

– Une mauvaise mère ! dit Poil de Carotte.

– C’est chez les bêtes comme chez le monde, dit Pajol.

– Elle voudrait, sans doute, le mettre en nourrice.

– Presque, dit Pajol. Il faut à plus d’un donner le biberon, un biberon comme ceux qu’on achète au pharmacien. Ça ne dure pas, la mère s’attendrit. D’ailleurs, on les mate.

Il la prend par les épaules et l’isole dans une cage. Il lui moue au coup une cravate de paille pour la reconnaître, si elle s’échappe. L’agneau l’a suivie. La brebis mange avec un bruit de râpe, et le petit, frissonnant, se dresse sur ses membres mous, essaie de téter, plaintif, le museau enveloppé d’une gelée tremblante.

– Et vous croyez qu’elle reviendra à des sentiments plus humains ? dit Poil de Carotte.

– Oui, quand son derrière sera guéri, dit Pajol : elle a eu des couches dures.

– Je tiens à mon idée, dit Poil de Carotte. Pourquoi ne pas confier provisoirement le petit aux soins d’une étrangère ?

– Elle le refuserait, dit Pajol.

En effet, des quatre coins de l’écurie, les bêlements des mères se croisent, sonnent l’heure des tétées et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancés pour les agneaux, car, sans confusion chacun se précipite droit aux tétines maternelles.

– Ici, dit Pajol, point de voleuse d’enfants.

– Bizarre, dit Poil de Carotte, cet instinct de la famille chez ces ballots de laine. Comment l’expliquer ? Peut-être par la finesse de leur nez.

Il a presque envie d’en boucher un, pour voir.

Il compare profondément les hommes avec des moutons, et voudrait connaître les petits noms des agneaux.

Tandis qu’avides ils sucent, leurs mamans, les flancs battus de brusques coups de nez, mangent, paisibles, indifférentes. Poil de Carotte remarque dans l’eau d’une auge des débris de chaîne, des cercles de roues, une pelle usée.

– Elle est propre, votre auge ! dit-il d’un ton fin. Assurément, vous enrichissez le sang des bêtes au moyen de cette ferraille !

– Comme de juste, dit Pajol. Tu avales bien des pilules, toi !

Il offre à Poil de Carotte de goûter l’eau. Afin qu’elle devienne encore plus fortifiante, il y jette n’importe quoi.

– Veux-tu un berdin ? dit-il.

– Volontiers, dit Poil de Carotte sans savoir ; merci d’avance.

Pajol fouille l’épaisse laine d’une mère et attrape avec ses ongles un berdin jaune rond, dodu, repu, énorme. Selon Pajol, deux de cette taille dévoraient la tête d’un enfant comme une prune. Il le met au creux de la main de Poil de Carotte et l’engage, s’il veut rire et s’amuser, à le fourrer dans le cou ou les cheveux de ses frère et sœur.

Déjà le berdin travaille, attaque la peau. Poil de Carotte éprouve des picotements aux doigts, comme s’il tombait du grésil. Bientôt au poignet, ils gagnent le coude. Il semble que le berdin se multiplie, qu’il va ronger le bras jusqu’à l’épaule. Tant pis, Poil de Carotte le serre ; il l’écrase et essuie sa main sur le dos d’une brebis, sans que Pajol s’en aperçoive.

Il dira qu’il l’a perdu.

Un instant encore, Poil de Carotte écoute, recueilli, les bêlements qui se calment peu à peu. Tout à l’heure, on n’entendra plus que le bruissement sourd du foin broyé entre les mâchoires lentes.

Accrochée à un barreau de râtelier, une limousine aux raies éteintes semble garder les moutons, toute seule.

Parrain

Quelquefois madame Lepic permet à Poil de Carotte d’aller voir son parrain et même de coucher avec lui. C’est un vieil homme bourru, solitaire, qui passe sa vie à la pêche ou dans la vigne. Il n’aime personne et ne supporte que Poil de Carotte.

– Te voilà, canard ! dit-il.

– Oui, parrain, dit Poil de Carotte sans l’embrasser, m’as-tu préparé ma ligne ?

– Nous en aurons assez d’une pour nous deux, dit parrain.

Poil de Carotte ouvre la porte de la grange et voit sa ligne prête. Ainsi son parrain le taquine toujours, mais Poil de Carotte averti ne se fâche plus et cette manie du vieil homme complique à peine leurs relations. Quand il dit oui, il veut dire non et réciproquement. Il ne s’agit que de ne pas s’y tromper.

– Si ça l’amuse, ça ne me gêne guère, pense Poil de Carotte.

Et ils restent bons camarades.

Parrain, qui d’ordinaire ne fait de cuisine qu’une fois par semaine pour toute la semaine, met au feu, en l’honneur de Poil de Carotte, un grand pot de haricots avec un bon morceau de lard et, pour commencer la journée, le force à boire un verre de vin pur.

Puis ils vont pêcher.

Parrain s’assied au bord de l’eau et déroule méthodiquement son crin de Florence. Il consolide avec de lourdes pierres ses lignes impressionnantes et ne pêche que les gros qu’il roule au frais dans une serviette et lange comme des enfants.

– Surtout, dit-il à Poil de Carotte, ne lève ta ligne que lorsque ton bouchon aura enfoncé trois fois.

Poil de Carotte :

Pourquoi trois ?

Parrain :

La première ne signifie rien : le poisson mordille. La seconde, c’est sérieux : il avale. La troisième, c’est sûr : il ne s’échappera plus. On ne tire jamais trop tard.

Poil de Carotte préfère la pêche aux goujons. Il se déchausse, entre dans la rivière et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l’eau trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un à chaque jet de ligne. À peine a-t-il le temps de crier au parrain :

– Seize, dix-sept, dix-huit ! ...

Quand parrain voit le soleil au-dessus de sa tête, on rentre déjeuner. Il bourre Poil de Carotte de haricots blancs.

– Je ne connais rien de meilleur, lui dit-il, mais je les veux cuits en bouillie. J’aimerais mieux mordre le fer d’une pioche que manger un haricot qui croque sous la dent, craque comme un grain de plomb dans une aile de perdrix.

Poil de Carotte :

Ceux-là fondent sur la langue. D’habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n’est plus ça. Elle doit ménager la crème.

Parrain :

Canard, j’ai du plaisir à te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mère.

Poil de Carotte :

Tout dépend de son appétit. Si elle a faim, je mange à sa faim. En se servant elle me sert par-dessus le marché. Si elle a fini, j’ai fini aussi.

Parrain :

On en redemande, bêta.

Poil de Carotte :

C’est facile à dire, mon vieux. D’ailleurs il vaut toujours mieux rester sur sa faim.

Parrain :

Et moi qui n’ai pas d’enfants, je lècherais le derrière d’un singe, si ce singe était mon enfant ! Arrangez ça.

Ils terminent leur journée dans la vigne, où Poil de Carotte, tantôt regarde piocher son parrain et le suit pas à pas, tantôt, couché sur des fagots de sarment et les yeux au ciel, suce des brins d’osier.

La Fontaine

Il ne couche pas avec son parrain pour le plaisir de dormir. Si la chambre est froide, le lit de plume est trop chaud, et la plume, douce aux vieux membres du parrain, met vite le filleul en nage. Mais il couche loin de sa mère.

– Elle te fait donc bien peur ? dit parrain.

Poil de Carotte :

Ou plutôt, moi je ne lui fais pas assez peur. Quand elle veut donner une correction à mon frère, il saute sur un manche de balai, se campe devant elle, et je te jure qu’elle s’arrête court. Aussi elle préfère le prendre par les sentiments. Elle dit que la nature de Félix est si susceptible qu’on n’en ferait rien avec des coups et qu’ils s’appliquent mieux à la mienne.

Parrain :

Tu devrais essayer du balai, Poil de Carotte.

Poil de Carotte :

Ah ! si j’osais ! nous nous sommes souvent battus, Félix et moi, pour de bon ou pour jouer. Je suis aussi fort que lui. Je me défendrais comme lui. Mais je me vois armé d’un balai contre maman. Elle croirait que je l’apporte. Il tomberait de mes mains dans les siennes, et peut-être qu’elle me dirait merci, avant de taper.

Parrain :

Dors, canard, dors !

Ni l’un ni l’autre ne veut dormir. Poil de Carotte se retourne, étouffe et cherche de l’air, et son vieux parrain en a pitié.

Tout à coup, comme Poil de Carotte va s’assoupir, parrain lui saisit le bras.

– Es-tu là, canard ? dit-il. Je rêvais, je te croyais encore dans la fontaine. Te souviens-tu de la fontaine ?

Poil de Carotte :

Comme si j’y étais, parrain. Je ne te le reproche pas, mais tu m’en parles souvent.

Parrain :

Mon pauvre canard, dès que j’y pense, je tremble de tout mon corps. Je m’étais endormi sur l’herbe. Tu jouais au bord de la fontaine, tu as glissé, tu es tombé, tu criais, tu te débattais, et moi, misérable, je n’entendais rien. Il y avait à peine de l’eau pour noyer un chat. Mais tu ne te relevais pas. C’était là le malheur, tu ne pensais donc plus à te relever ?

Poil de Carotte :

Si tu crois que je me rappelle ce que je pensais dans la fontaine ! Parrain :

Enfin ton barbotement me réveille. Il était temps. Pauvre canard ! pauvre canard ! Tu vomissais comme une pompe. On t’a changé, on t’a mis le costume des dimanches du petit Bernard.

Poil de Carotte :

Oui, il me piquait. Je me grattais. C’était donc un costume de crin.

Parrain :

Non, mais le petit Bernard n’avait pas de chemise propre à te prêter. Je ris aujourd’hui, et une minute, une seconde de plus, je te relevais mort.

Poil de Carotte :

Je serais loin.

Parrain :

Tais-toi. Je m’en suis dit des sottises, et depuis je n’ai jamais passé une bonne nuit. Mon sommeil perdu, c’est ma punition ; je la mérite.

Poil de Carotte :

Moi, parrain, je ne la mérite pas et je voudrais bien dormir.

Parrain :

Dors, canard, dors.

Poil de Carotte :

Si tu veux que je dorme, mon vieux parrain, lâche ma main. Je te la rendrai après mon somme. Et retire aussi ta jambe, à cause de tes poils. Il m’est impossible de dormir quand on me touche.

Les Prunes

Quelque temps agités, ils remuent dans la plume et le parrain dit :

– Canard, dors-tu ?

Poil de Carotte :

Non, parrain.

Parrain :

Moi non plus. J’ai envie de me lever. Si tu veux, nous allons chercher des vers.

– C’est une idée, dit Poil de Carotte.

Ils sautent du lit, s’habillent, allument une lanterne et vont dans le jardin.

Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une boîte de fer-blanc, à moitié pleine de terre mouillée. Il y entretient une provision de vers pour sa pêche. Il les recouvre d’une mousse humide, de sorte qu’il n’en manque jamais. Quand il a plu toute la journée, la récolte est abondante.

– Prends garde de marcher dessus, dit-il à Poil de Carotte, va doucement. Si je ne craignais les rhumes, je mettrais des chaussons. Au moindre bruit, le ver rentre dans son trou. On ne l’attrape que s’il s’éloigne trop de chez lui. Il faut le saisir brusquement, et le serrer un peu, pour qu’il ne glisse pas. S’il est à demi rentré, lâche-le : tu le casserais. Et un ver coupé ne vaut rien. D’abord il pourrit les autres, et les poissons délicats les dédaignent. Certains pêcheurs économisent leurs vers ; ils ont tort. On ne pêche de beaux poissons qu’avec des vers entiers, vivants et qui se recroquevillent au fond de l’eau. Le poisson s’imagine qu’ils se sauvent, court après et dévore tout de confiance.

– Je les rate presque toujours, murmure Poil de Carotte et j’ai les doigts barbouillés de leur sale bave.

Parrain :

Un ver n’est pas sale. Un ver est ce qu’on trouve de plus propre au monde. Il ne se nourrit que de terre, et si on le presse, il ne rend que de la terre. Pour ma part, j’en mangerais.

Poil de Carotte :

Pour la mienne, je te la cède. Mange voir.

Parrain :

Ceux-ci sont un peu gros. Il faudrait d’abord les faire griller, puis les écarter sur du pain. Mais je mange crus les petits, par exemple ceux des prunes.

Poil de Carotte :

Oui, je sais. Aussi tu dégoûtes ma famille, maman surtout, et dès qu’elle pense à toi, elle a mal au cœur. Moi, je t’approuve sans t’imiter, car tu n’es pas difficile et nous nous entendons très bien.

Il lève sa lanterne, attire une branche de prunier et cueille quelques prunes. Il garde les bonnes et donne les véreuses à parrain qui dit, les avalant d’un coup, toutes rondes, noyau compris ;

– Ce sont les meilleures.

Poil de Carotte :

Oh ! je finirai par m’y mettre et j’en mangerai comme toi. Je crains seulement de sentir mauvais et que maman ne le remarque, si elle m’embrasse.

– Ça ne sent rien, dit parrain, et il souffle au visage de son filleul.

Poil de Carotte :

C’est vrai. Tu ne sens que le tabac. Par exemple tu le sens à plein nez. Je t’aime bien, mon vieux parrain, mais je t’aimerais davantage, plus que tous les autres, si tu ne fumais pas la pipe.

Parrain :

Canard ! canard ! ça conserve.

Mathilde

– Tu sais, maman, dit sœur Ernestine essoufflée à madame Lepic, Poil de Carotte joue encore au mari et à la femme avec la petite Mathilde, dans le pré. Grand frère Félix les habille. C’est pourtant défendu, si je ne me trompe.

En effet, dans le pré, la petite Mathilde se tient immobile et raide sous sa toilette de clématite sauvage à fleurs blanches. Toute parée, elle semble vraiment une fiancée garnie d’oranger. Et elle en a, de quoi calmer toutes les coliques de la vie.

La clématite, d’abord nattée en couronne sur la tête, descend par flots sous le menton, derrière le dos, le long des bras, volubile, enguirlande la taille et forme à terre une queue rampante que grand frère Félix ne se lasse pas d’allonger.

Il recule et dit :

– Ne bouge plus ! À ton tour, Poil de Carotte.

À son tour, Poil de Carotte est habillé en jeune marié, également couvert de clématites où, çà et là, éclatent des pavots, des cenelles, un pissenlit jaune, afin qu’on puisse le distinguer de Mathilde. Il n’a pas envie de rire, et tous trois gardent leur sérieux. Ils savent quel ton convient à chaque cérémonie. On doit rester triste aux enterrements, dès le début, jusqu’à la fin, et grave aux mariages, jusqu’après la messe. Sinon, ce n’est plus amusant de jouer.

– Prenez-vous la main, dit grand frère Félix. En avant ! doucement.

Ils s’avancent au pas, écartés. Quand Mathilde s’empêtre, elle retrousse sa traîne et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l’attend, une jambe levée.

Grand frère Félix les conduit par le pré. Il marche à reculons, et les bras en balancier leur indique la cadence. Il se croit monsieur le Maire et les salue, puis monsieur le Curé et les bénit, puis l’ami qui félicite et il les complimente, puis le violoniste et il racle, avec un bâton, un autre bâton.

Il les promène de long en large.

– Halte ! dit-il, ça se dérange. Mais le temps d’aplatir d’une claque la couronne de Mathilde, il remet le cortège en branle.

– Aie ! fait Mathilde qui grimace.

Une vrille de clématite luit tire les cheveux. Grand frère Félix arrache le tout. On continue.

– Ça y est, dit-il, maintenant vous êtes mariés, bichez-vous.

Comme ils hésitent :

– Eh bien ! quoi ! bichez-vous. Quand on est marié on se biche. Faites-vous la cour, une déclaration. Vous avez l’air plombés.

Supérieur, il se moque de leur inhabileté lui qui, peut-être, a déjà prononcé des paroles d’amour. Il donne l’exemple et biche Mathilde le premier, pour sa peine.

Poil de Carotte s’enhardit, cherche à travers la plante grimpante le visage de Mathilde et la baise sur la joue.

– Ce n’est pas de la blague, dit-il, je me marierais bien avec toi.

Mathilde, comme elle l’a reçu, lui rend son baiser. Aussitôt, gauches, gênés, ils rougissent tous deux.

Grand frère Félix leur montre les cornes.

– Soleil ! Soleil !

Ils se frotte deux doigts l’un contre l’autre et trépigne, des bousilles aux lèvres.

– Sont-ils buses ! ils croient que c’est arrivé !

– D’abord, dit Poil de Carotte, je ne pique pas de soleil, et puis ricane, ricane ce n’est pas toi qui m’empêcheras de me marier avec Mathilde, si maman veut.

Mais voici que maman vient répondre elle-même qu’elle ne veut pas. Elle pousse la barrière du pré. Elle entre suivie d’Ernestine la rapporteuse. En passant près de la haie, elle casse une rouette dont elle ôte les feuilles et garde les épines. Elle arrive droit, inévitable comme l’orage.

– Gare les calottes, dit grand frère Félix.

Il s’enfuit au bout du pré. Il est à l’abri et peut voir.

Poil de Carotte ne se sauve jamais. D’ordinaire, quoique lâche, il préfère en finir vite, et aujourd’hui il se sent brave.

Mathilde, tremblante, pleure comme une veuve, avec des hoquets.

Poil de Carotte :

Ne crains rien. Je connais maman ; elle n’en a que pour moi. J’attraperai tout.

Mathilde :

Oui, mais ta maman va le dire à ma maman, et ma maman va me battre.

Poil de Carotte :

Corriger ; on dit corriger, comme pour les devoirs de vacances. Est-ce qu’elle te corrige, ta maman ?

Mathilde :

Des fois ; ça dépend.

Poil de Carotte :

Pour moi, c’est toujours sûr.

Mathilde :

Mais je n’ai rien fait.

Poil de Carotte :

Ça ne fait rien. Attention !

Madame Lepic approche. Elle les tient. Elle a le temps. Elle ralentit son allure. Elle est si près que sœur Ernestine, par peur des chocs en retour, s’arrête au bord du cercle où l’action se concentrera. Poil de Carotte se campe devant « sa femme », qui sanglote plus fort. Les clématites sauvages mêlent leurs fleurs blanches. La rouette de madame Lepic se lève, prête à cingler. Poil de Carotte, pâle, croise ses bras, et la nuque raccourcie, les reins chauds déjà, les mollets lui cuisant d’avance, il a l’orgueil de s’écrier :

– Qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’on rigole !

Le Coffre-Fort

Le lendemain, comme Poil de Carotte rencontre Mathilde, elle lui dit :

– Ta maman est venue tout rapporter à ma maman et j’ai reçu une bonne fessée. Et toi ?

Poil de Carotte :

Moi, je ne me rappelle plus. Mais tu ne méritais pas d’être battue, nous ne faisions rien de mal.

Mathilde :

Non, pour sûr.

Poil de Carotte :

Je t’affirme que je parlais sérieusement quand je te disais que je me marierais bien avec toi.

Mathilde :

Moi, je me marierais bien avec toi aussi.

Poil de Carotte :

Je pourrais te mépriser parce que tu es pauvre et que je suis riche, mais n’aie pas peur, je t’estime.

Mathilde :

Tu es riche à combien, Poil de Carotte ?

Poil de Carotte :

Mes parents ont au moins un million.

Mathilde :

Combien que ça fait un million ?

Poil de Carotte :

Ça fait beaucoup ; les millionnaires ne peuvent jamais dépenser tout leur argent.

Mathilde :

Souvent, mes parents se plaignent de n’en avoir guère.

Poil de Carotte :

Oh ! les miens aussi. Chacun se plaint pour qu’on le plaigne, et pour flatter les jaloux. Mais je sais que nous sommes riches. Le premier jour du mois, papa reste un instant seul dans sa chambre. J’entends grincer la serrure du coffre-fort. Elle grince comme les rainettes, le soir. Papa dit un mot que personne ne connaît, ni maman, ni mon frère, ni ma sœur, personne, excepté lui et moi, et la porte du coffre-fort s’ouvre. Papa y prend de l’argent et va le déposer sur la table de la cuisine. Il ne dit rien, il fait seulement sonner les pièces, afin que maman, occupée au fourneau, soit avertie. Papa sort. Maman se retourne et ramasse vite l’argent. Tous les mois ça se passe ainsi, et ça dure depuis longtemps, preuve qu’il y a plus d’un million dans le coffre-fort.

Mathilde :

Et pour l’ouvrir, il dit un mot. Quel mot ?

Poil de Carotte :

Ne cherche pas, tu perdrais ta peine. Je te le dirai quand nous serons mariés, à la condition que tu me promettras de ne jamais le répéter.

Mathilde :

Dis-le-moi tout de suite. Je te promets tout de suite de ne jamais le répéter.

Poil de Carotte :

Non, c’est notre secret à papa et à moi.

Mathilde :

Tu ne le sais pas. Si tu le savais, tu me le dirais.

Poil de Carotte :

Pardon, je le sais.

Mathilde :

Tu ne le sais pas, tu ne le sais pas. C’est bien fait, c’est bien fait.

– Parions que je le sais, dit Poil de Carotte gravement.

– Parions quoi ? dit Mathilde hésitante.

– Laisse-moi te toucher où je voudrais, dit Poil de Carotte, et tu sauras le mot.

Mathilde regarde Poil de Carotte. Elle ne comprend pas bien. Elle ferme presque ses yeux gris de sournoise, et elle a maintenant deux curiosités au lieu d’une.

– Dis le mot d’abord, Poil de Carotte.

Poil de Carotte :

Tu me jures qu’après tu te laisseras toucher où je voudrai.

Mathilde :

Maman me défend de jurer.

Poil de Carotte :

Tu ne sauras pas le mot.

Mathilde :

Je m’en fiche bien de ton mot. Je l’ai deviné, oui, je l’ai deviné.

Poil de Carotte, impatienté, brusque les choses.

– Écoute, Mathilde, tu n’as rien deviné du tout. Mais je me contente de ta parole d’honneur. Le mot que papa prononce avant d’ouvrir son coffre-fort, c’est « Lustucru ». À présent, je peux toucher où je veux.

– Lustucru ! Lustucru ! dit Mathilde qui recule avec le plaisir de connaître un secret et la peur qu’il ne vaille rien. Vraiment, tu ne t’amuses pas de moi !

Puis, comme Poil de Carotte, sans répondre, s’avance, décidé, la main tendue, elle se sauve. Et Poil de Carotte entend qu’elle rit sec.

Et elle a disparu qu’il entend qu’on ricane derrière lui.

Il se retourne. Par la lucarne d’une écurie, un domestique du château sort la tête et montre les dents.

– Je t’ai vu, Poil de Carotte, s’écrie-t-il, je rapporterai tout à ta mère.

Poil de Carotte :

Je jouais, mon vieux Pierre. Je voulais attraper la petite. Lustucru est un faux nom que j’ai inventé. D’abord, je ne connais point le vrai.

Pierre :

Tranquillise-toi, Poil de Carotte, je me moque de Lustucru et je n’en parlerai pas à ta mère. Je lui parlerai du reste.

Poil de Carotte :

Du reste ?

Pierre :

Oui, du reste. Je t’ai vu, je t’ai vu, Poil de Carotte ; dis voir un peu que je ne t’ai pas vu. Ah ! tu vas bien pour ton âge. Mais tes plats à barbe s’élargiront ce soir !

Poil de Carotte ne trouve rien à répliquer. Rouge de figure au point que la couleur naturelle de ses cheveux semble s’éteindre, il s’éloigne, les mains dans ses poches, à la crapaudine, en reniflant.

Les Têtards

Poil de Carotte joue seul dans la cour au milieu, afin que madame Lepic puisse le surveiller par la fenêtre, et il s’exerce à jouer comme il faut, quand le camarade Rémy paraît. C’est un garçon du même âge, qui boite et veut toujours courir, de sorte que sa jambe gauche infirme traîne derrière l’autre et ne la rattrape jamais. Il porte un panier et dit :

– Viens-tu, Poil de Carotte ? Papa met le chanvre dans la rivière. Nous l’aiderons et nous pêcherons des têtards avec des paniers.

– Demande-le à maman, dit Poil de Carotte.

Rémy :

Pourquoi moi ?

Poil de Carotte :

Parce qu’à moi elle ne me donnera pas la permission. Juste, madame Lepic se montre à la fenêtre.

– Madame, dit Rémy, voulez-vous, s’il vous plaît, que j’emmène Poil de Carotte pêcher des têtards ?

Madame Lepic colle son oreille au carreau. Rémy répète en criant. Madame Lepic a compris. On la voit qui remue la bouche. Les deux amis n’entendent rien et se regardent indécis. Mais madame Lepic agite la tête et fait clairement signe que non.

– Elle ne veut pas, dit Poil de Carotte. Sans doute, elle aura besoin de moi, tout à l’heure.

Rémy :

Tant pis, on se serait rudement amusé. Elle ne veut pas, elle ne veut pas.

Poil de Carotte :

Reste. Nous jouerons ici.

Rémy :

Ah non, par exemple. J’aime mieux pêcher des têtards. Il fait doux. J’en ramasserai des pleins paniers.

Poil de Carotte :

Attends un peu. Maman refuse toujours pour commencer. Puis, des fois, elle se ravise.

Rémy :

J’attendrai un petit quart, mais pas plus.

Plantés là tous deux, les mains dans les poches, ils observent sournoisement l’escalier, et bientôt Poil de Carotte pousse Rémy du coude.

– Qu’est-ce que je te disais ?

En effet, la porte s’ouvre et madame Lepic, tenant à la main un panier pour Poil de Carotte, descend une marche. Mais elle s’arrête, défiante.

– Tiens, te voilà encore, Rémy ! Je te croyais parti. J’avertirai ton papa que tu musardes et il te grondera.

Rémy :

Madame, c’est Poil de Carotte qui m’a dit d’attendre.

Madame Lepic :

– Ah ! vraiment, Poil de Carotte ?

Poil de Carotte n’approuve pas et ne nie pas. Il ne sait plus. Il connaît madame Lepic sur le bout du doigt. Il l’avait devinée une fois encore. Mais puisque cet imbécile de Rémy brouille les choses, gâte tout, Poil de Carotte se désintéresse du dénouement. Il écrase de l’herbe sous son pied et regarde ailleurs.

– Il me semble pourtant, dit madame Lepic, que je n’ai pas l’habitude de me rétracter.

Elle n’ajoute rien.

Elle remonte l’escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter Poil de Carotte pour pêcher des têtards et qu’elle avait vidé de ses noix fraîches, exprès.

Rémy est déjà loin.

Madame Lepic ne badine guère et les enfants des autres s’approchent d’elle prudemment et la redoutent presque autant que le maître d’école.

Rémy se sauve là-bas vers la rivière. Il galope si vite que son pied gauche, toujours en retard, raie la poussière de la route, danse et sonne comme une casserole.

Sa journée est perdue. Poil de Carotte n’essaie plus de se divertir. Il a manqué une bonne partie. Les regrets sont en chemin. Il les attend.

Solitaire, sans défense, il laisse venir l’ennui et la punition s’appliquer d’elle-même.

Coup de Théâtre

Scène Première

Madame Lepic :

Où vas-tu ?

Poil de Carotte :

Il a mis sa cravate neuve et craché sur ses souliers à les noyer

Je vais me promener avec papa.

Madame Lepic :

Je te défends d’y aller, tu m’entends ? Sans ça... Sa main droite recule comme pour prendre son élan.

Poil de Carotte, bas : Compris.

Scène II

Poil de Carotte :

En méditation près de l’horloge.

Qu’est-ce que je veux, moi ? Éviter les calottes. Papa m’en donne moins que maman. J’ai fait le calcul. Tant pis pour lui !

Scène III

Monsieur Lepic :

Il chérit Poil de Carotte, mais ne s’en occupe jamais, toujours courant la pretentaine pour affaires.

Allons ! partons.

Poil de Carotte :

Non, mon papa.

Monsieur Lepic :

Comment, non ? Tu ne veux pas venir ?

Poil de Carotte :

Oh si ! mais je ne peux pas.

Monsieur Lepic :

Explique-toi. Qu’est-ce qu’il y a ?

Poil de Carotte :

Y a rien, mais je reste. Monsieur Lepic :

Ah, oui ! encore une de tes lubies. Quel petit animal tu fais ! On ne sait par quelle oreille te prendre. Tu veux, tu ne veux plus. Reste, mon ami, et pleurniche à ton aise.

Scène IV

Madame Lepic :

Elle a toujours la précaution d’écouter aux portes, pour mieux entendre.

Pauvre chéri ! Cajoleuse, elle lui passe la main dans les cheveux et les tire. Le voilà tout en larmes, parce que son père... Elle regarde en dessous M. Lepic... voudrait l’emmener malgré lui. Ce n’est pas ta mère qui te tourmenterait avec cette cruauté. Les Lepic père et mère se tournent le dos.

Scène V

Poil de Carotte :

Au fond d’un placard. Dans sa bouche, deux doigts ; dans son nez, un seul.

Tout le monde ne peut pas être orphelin.

En Chasse

M. Lepic emmène ses fils à la chasse alternativement. Ils marchent derrière lui, un peu sur sa droite, à cause de la direction du fusil, et portent le carnier. M. Lepic est un marcheur infatigable. Poil de Carotte met un entêtement passionné à le suivre, sans se plaindre. Ses souliers le blessent, il n’en dit mot, et ses doigts se cordellent ; le bout de ses orteils enfle, ce qui leur donne la forme de petits marteaux.

Si M. Lepic tue un lièvre au début de la chasse, il dit :

– Veux-tu le laisser à la première ferme ou le cacher dans une haie, et nous le reprendrons ce soir ?

– Non, papa, dit Poil de Carotte, j’aime mieux le garder.

Il lui arrive de porter une journée entière deux lièvres et cinq perdrix.

Il glisse sa main ou son mouchoir sous la courroie du carnier, pour reposer son épaule endolorie. S’il rencontre quelqu’un, il montre son dos avec affection et oublie un moment sa charge.

Mais il est las, surtout quand on ne tue rien et que la vanité cesse de le soutenir.

– Attends-moi ici, dit parfois M. Lepic. Je vais battre ce labouré.

Poil de Carotte, irrité, s’arrête debout au soleil. Il regarde son père piétiner le champ, sillon par sillon, motte à motte, le fouler, l’égaliser comme avec une herse, frapper de son fusil les haies, les buissons, les chardons, tandis que Pyrame même, n’en pouvant plus, cherche l’ombre, se couche un peu et halète, toute sa langue dehors.

– Mais il n’y a rien là, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des orties, fourrage. Si j’étais lièvre gîté au creux d’un fossé, sous les feuilles, c’est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur !

Et en sourdine il maudit M. Lepic ; il lui adresse de menues injures.

Et M. Lepic saute un autre échalier, pour battre une luzerne d’à côté, où, cette fois, il serait bien étonné de ne pas trouver quelque gars de lièvre.

– Il me dit de l’attendre, murmure Poil de Carotte, et il faut que je coure après lui, maintenant. Une journée qui commence mal finit mal. Trotte et sue, papa, éreinte le chien, courbature-moi, c’est comme si on s’asseyait. Nous rentrerons bredouilles, ce soir.

Car Poil de Carotte est naïvement superstitieux.

Chaque fois qu’il touche le bord de sa casquette, voilà Pyrame en arrêt, le poil hérissé, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s’approche le plus près possible, la crosse au défaut de l’épaule. Poil de Carotte s’immobilise, et un premier jet d’émotion le fait suffoquer.

Il soulève sa casquette Des perdrix partent, ou un lièvre déboule. Et selon que Poil de Carotte laisse retomber la casquette ou qu’il simule un grand salut, M. Lepic manque ou tue.

Poil de Carotte l’avoue, ce système n’est pas infaillible. Le geste trop souvent répété ne produit plus d’effet, comme si la fortune se fatiguait de répondre aux mêmes signes. Poil de Carotte les espace discrètement, et à cette condition, ça réussit presque toujours.

– As-tu vu le coup ? demande M. Lepic qui soupèse un lièvre chaud encore dont il presse le ventre blond, pour lui faire faire ses suprêmes besoins. Pourquoi ris-tu ?

– Parce que tu l’as tué, grâce à moi, dit Poil de Carotte.

Et fier de ce nouveau succès, il expose avec aplomb sa méthode.

– Tu parles sérieusement ? dit M. Lepic.

Poil de Carotte :

Mon Dieu ! je n’irai pas jusqu’à prétendre que je ne me trompe jamais.

Monsieur Lepic :



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